La littérature érotique selon Spengler

La littérature érotique séduit, corrompt, subvertit, captive, tente, convainc, dérange, allèche, charme ou fascine... Son parfum de scandale soulève la réprobation ou enivre et nous soumet délicieusement à la tentation.

Qu'est-ce que la littérature érotique ? C'est une littérature de la soif, de la jouissance, du drame et de la solitude, mais aussi de la joie, de la dépense et de la consumation.

C’est pourquoi l’écriture amoureuse est aussi ancienne que l’écriture elle-même car, dès qu’il a voulu parler de lui, l’Homme a parlé de l’amour. C’est ainsi que l’on trouve des textes érotiques dans les premiers écrits de l’Humanité (textes sumériens datant de - 4 000 ans avant J.-C.) et que ce genre littéraire a toujours fasciné les écrivains. Car affronter le récit du désir est un acte fort d’écriture et que le genre ne supporte ni l’approximation et encore moins la facilité. Troubler, émouvoir sans crier gare, comme par hasard, est un exercice  difficile.

J’ai toujours un grand plaisir à faire partager ma passion pour ce genre littéraire qui n’a pas fini de m’ étonner et de m’émouvoir pour un peu que nous abandonnions les préjugés qui entoure cette écriture.

Résolument troublant, jouant sur les cordes de l’intime, le genre érotique célèbre les plaisirs d'une certaine inconvenance et d’une franche démesure.

Aussi loin que l’on remonte dans la connaissance de l’Homme, on trouve un intérêt marqué et permanent pour la représentation du désir et de sexualité. Les peintures rupestres représentaient déjà des scènes schématisées d’accouplement alors que dans la pierre on sculptait des représentations de sexes féminins ou de phallus.
Les Sumériens (- 4000 av. J.-C.) s’intéressaient à leur sexualité comme en attestent les nombreux passages de L’Épopée de Gilgamesh, ode au sexe de la femme et premier précis d’érotologie.
Dans l’Antiquité, on considère le plaisir sexuel comme naturel et le tabou n’existe pratiquement pas. Le plaisir sexuel et le sentiment religieux sont tout à fait compatibles à l’instar des cultes voués à Vénus ou Aphrodite. La littérature antique aborde toutes les formes de la sexualité : saphisme, pédérastie (Zeus et Ganymède), triolisme, bestialité (Zeus et Léda, les Centaures ou les satyres), pédophilie (Éros et Aphrodite), inceste (Œdipe et sa mère)…
Des écrivains comme Apulée, Ovide, Suétone ou Pétrone écrivaient sans pudeur ni honte le désir, l’amour et le sexe. Les Grecs ne furent pas en reste eux qui décorèrent leurs vases de scènes sexuelles dès le VIe siècle av. J.-C.  Au Moyen Âge, les fabliaux, les contes ou les poèmes des troubadours (Guillaume IX d’Aquitaine) donnent une large place à une sexualité où la poésie côtoie l’outrance
À la Renaissance des livres jugés « pornographiques » à leur époque connurent de grand succès tels Le Décaméron de Boccace, Ragionamenti de l’Arétin, Les Contes de Cantorbéry de Chaucer ou les poèmes libres de Ronsard ou Brantôme.
À partir du XVIIe siècle, les écrits érotiques deviennent des armes contre l’autorité du clergé et de la monarchie. L’obscénité revendiquée de ces textes servait à la critique  de la société.
Au XVIIIe, l’écriture érotique affiche, en plus de ses desseins contestataires, sa volonté de troubler son lecteur. C’est le cas de Fanny Hill, Dom Bougre portier des Chartreux, Félicia, Margot la ravaudeuse, Vénus en rut, Ode à Priape…
C’est d’ailleurs à la fin de ce siècle que le mot « pornographie » prend le sens de « contraire aux bonnes mœurs ». Sade en constituant l’exemple type.
Au XIXe siècle apparaît un puritanisme dur dont le plus flagrant exemple est le Victorianisme en Angleterre où tout ce qui a trait au sexe est jugé pernicieux, immoral et sévèrement réprimé comme pourra en juger Oscar Wilde. On interdira Madame Bovary, Les Fleurs du mal au prétexte que ces textes sont obscènes et pornographiques.
De cette peur du sexuel et de ses représentations naîtra l’érotisme moderne qui émergera en même temps que se développait la culture de masse. Et plus la répression est forte, plus les œuvres sont nombreuses et de plus en plus transgressives. De cette période on peut retenir La Perle, Ma vie secrète, Gamiani, Vénus indienne, Lettres à la Présidente, Mémoires de Miss Coote…

Dans la première moitié du XXe siècle, l’intérêt pour le sexuel se généralise en même temps que l’ordre moral  marque une pause bien que l’on interdise L’Amant de Lady Chatterley (1928), toujours sous le prétexte  pornographique.
Après la Première Guerre mondiale, les textes érotiques sont toujours vendus clandestinement, mais touchent un  plus grand nombre de lecteurs. C’est le cas pour Les Onze mille verges d’Apollinaire, Trois filles de leur mère  de Pierre Louÿs, Le Con d’Irène d’Aragon ou de Mademoiselle de Mustelle de Pierre Mac Orlan. Les surréalistes,  quant à eux, continuent d’utiliser le sexe comme outil de subversion, c’est le cas de Bataille et son Histoire de  l’œil.

                              Après la Deuxième Guerre mondiale, si les esprits se libèrent et aspirent à une plus grande liberté, la censure  veille. Des œuvres jugées aujourd’hui comme majeures sont interdites telles Lolita de Nabokov, Vénus érotica  d’Anaïs Nin, Tropique du Cancer de Miller ou Histoire d’O de Pauline Réage ; le procès interminable fait à  Jean-Jacques Pauvert pour avoir publié Sade ; les multiples condamnations de Régine Deforges, Éric Losfeld,  Claude Tchou, Jérôme Martineau… pour atteintes aux bonnes mœurs ; Gainsbourg interdit de radio pour Je  t’aime, moi non plus ; la comédie musicale Oh ! Calcutta interdite comme le film Emmanuelle à sa sortie …
Puis vint mai 68 et ses conséquences sur les mentalités et notamment cette soif de liberté entraînant un assouplissement des mesures répressives en matière de littérature érotique. Liberté qui trouvera un écho chez les femmes qui prennent à bras le corps cette littérature du désir. C’est Le Boucher d’Alina Reyes , La Femme de papier de Françoise Rey qui marquent la prise du pouvoir des femmes sur le genre. Suivront des textes de toutes sortes parmi lesquels on remarquer Le Lien de Vanessa Duriès, Dolorosa soror de Florence Dugas, La Vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet, Frappe-moi ! de Mélanie Muller pour ne citer qu’eux…

Mais l’incontestable richesse du genre ne doit pas faire oublier sa permanente difficulté d’exister. Car ne confondons pas, ce n’est pas parce que l’on parle plus facilement de sexe en 2007 – les marronniers des canards féminins se chargent de nous rappeller, dès les beaux jours venus, les charmes de la fellation complète, les mérites comparatifs des godemichés (pardon, des sex toys, C’est la même chose, ça a la même fonction, mais il est beaucoup plus chic de dire :  « J’ai eu un très bel orgasme avec mon sex toys » que « Je me suis éclatée avec mon god ! ») ou les joies de la sodomie avec lubrifiant – que l’écriture érotique, celle qui prend le sexe comme centre exclusif du récit, soit entrée dans les mœurs. Et n’en déplaisent aux sceptiques, les chiffres parlent d’eux-mêmes : Saviez-vous que seulement 300 librairies (sur plus de 2.000) ont un rayon (souvent caché et petit) consacré à cette littérature ? Savez-vous qu’une mise en place d’un roman érotique est inférieure à 800 exemplaires ? Pensiez-vous que l’essentiel des ventes du genre est réalisé par Internet ? Imaginiez-vous que plus de la moitié des écrivains qui écrivent des textes érotiques le fait sous pseudonyme et que la plupart d’entre eux refusent l’idée de défendre leur texte dans les médias ?  Enfin, pouviez-vous deviner qu’il se publiait plus de textes érotiques dans les années 70 (années de grande censure) qu’aujourd’hui ? J’arrête là, car je pourrais rendre le tableau encore plus noir.

Et que dire du regard des « autres » face à cette littérature. À présent, l’âge venant, je m’amuse des réactions que provoque mon métier. À la question : « Et vous, que faites-vous dans la vie ? – Éditeur. » Là, la mine de mon interlocuteur s’illumine, accompagnée d’un « Ahhhh !!! éditeur !!! » teinté d’admiration. Ça se gâte juste après, lorsqu’il enchaîne : « Et dans quoi ? – Littérature érotique. » Là, le « ahhh !!! » enflammé se transforme en un « Ohhh !!! » dépité et réprobateur. Mais je sais que ma revanche va arriver très vite, car 9 fois sur 10, le même interlocuteur revient à la charge, les yeux chargés d’une libido qui peut s’autoriser la parole puisque je suis « dans le cul ». Alors, sans transition, je deviens clé d’or en informations sexuelles en tout genre ou sexologue spécialiste (ça c’est à cause de l’âge sûrement) en Viagra, Cialis et autres aides aux bandes-mous. Les femmes ne sont pas en reste dans ce questionnement masquant un intérêt marqué que ma seule présence semble permettre. Ça m’a beaucoup amusé, un temps, maintenant ça me gonfle. Dans un autre genre, je me rappellerais toujours cette réflexion d’un libraire qui me demandait quand je me déciderais à publier des « vrais livres » ?  Quand vous arrêterez de vendre des merdes que vous présentez comme des chefs d’œuvre ! lui répondis-je, vexé et très remonté. Inutile de vous préciser que ce libraire ne commande jamais un ouvrage des Éditions Blanche.

Je pourrais, ici, citer moult exemples de rejet du genre de la part de journalistes, libraires, associations et autres intervenants qui la jugent dégradante (un coup pour les femmes, un coup pour les homos, un coup pour les chiens…) et aimeraient bien la voir confiner au fin fond d’Internet pour vieux branleurs en mal de sensations.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur les réactions que suscite le genre, réactions qui n’existeraient pas si les affirmations des néo-détracteurs de cette littérature avaient raison. Non, vraiment, la littérature érotique reste une littérature qui dérange, agresse et renvoie à chacun de nous l’image de son propre sexuel. Et si dire le sexe, c’est de la gauloiserie ;  l’écrire c’est de la vulgarité ou du vil commerce. On est encore bien loin de la reconnaissance fantasmée des uns et de la fortune imaginaire des autres. Mais au diable les grincheux, savourons sans retenue les mots du désirs, les phrases du plaisir et laissons vivre en nous cette libido, source de tant de bienfaits. C’est en cela que la littérature érotique est une saine littérature.

Franck Spengler –
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